Panaches de l’Est : le déclin du caribou de la Gaspésie-Atlantique (seconde partie)

Caribou des bois, parc national de la Gaspésie, QC (Photo de Zack Metcalfe)

Caribou des bois, parc national de la Gaspésie, QC (Photo de Zack Metcalfe)

Par Zack Metcalfe, journaliste pigiste, photographe, chroniqueur et auteur

Dans la première partie de Panaches de l’Est, j’ai abordé le déclin du caribou de la Gaspésie-Atlantique. Voici la seconde partie de cet article.

Debout contre l’extinction

Depuis 2008, les caribous du parc national de la Gaspésie font l’objet d’une étude approfondie par le biologiste Martin-Hugues St-Laurent, Ph. D., de l’Université du Québec à Rimouski. Il a amassé les fonds nécessaires pour lancer cette initiative, soit le plus important programme intensif de recherche sur le caribou jamais mené dans l’est du Canada. Grâce aux connaissances qu’il a acquises par des observations attentives et un programme de suivi télémétrique, il a pris conscience de la véritable nature des caribous de la Gaspésie-Atlantique, des facteurs qui causent leur déclin continu et, plus important encore, des moyens pour les sauver.  

Martin-Hugues St-Laurent explique que ces caribous se divisent en trois sous-populations : celle du secteur du mont Logan (à l’ouest), celle du mont Albert (au centre du parc de la Gaspésie) et celles des monts McGerrigle (à l’est), où culmine le mont Jacques-Cartier. Fait incroyable, il y a encore suffisamment de diversité génétique dans ces petits groupes pour permettre leur survie à long terme. Ainsi, les obstacles à leur rétablissement ne viennent pas d’eux, mais bien du monde extérieur.

Tout comme dans les Maritimes, la Gaspésie a eu droit à des décennies d’exploitation forestière intensive, remplaçant les forêts matures par des paysages plus jeunes, moins denses et moins productifs qui sont plus adaptés à des espèces non indigènes, comme le coyote. Ce prédateur prolifique a commencé à envahir la Gaspésie il y a 45 ans, nous mentionne M. St-Laurent. Il a pris une place de plus en plus importante dans le parc de la Gaspésie, tout comme la foresterie. Les coyotes sont plus adaptés aux milieux perturbés et dominés par l’humain. Ils aiment vivre près des gens et s’installer dans de jeunes buissons. De son côté, le caribou dépend d’habitats matures où il y a abondance de lichen, sa principale source de nourriture. Les peuplements forestiers à moins de 30 km du parc, par exemple, ont été réduits de moitié depuis 1989. La population de caribous de la Gaspésie-Atlantique continue de décliner en raison des incursions de ces prédateurs dans le parc, ceux-ci s’attaquant à leurs petits.

Caribou des bois, mont Jacques-Cartier, le plus haut sommet des Chic-Chocs, parc national de la Gaspésie, QC (Photo de Zack Metcalfe)

Caribou des bois, mont Jacques-Cartier, le plus haut sommet des Chic-Chocs, parc national de la Gaspésie, QC (Photo de Zack Metcalfe)

« Il y a donc une apparente discordance entre cet îlot d’habitat approprié pour le caribou au sein du parc et une mer de parcelles coupées à l’extérieur du parc », affirme M. St-Laurent. « Les visiteurs n’ont pas besoin d’un panneau de signalisation pour savoir qu’ils ont quitté le parc; au premier coup d’œil, la présence d’arbres de petite taille dit tout. » 

« Nous faisons face à une disparition », dit-il. « Si nous ne faisons rien, nous perdrons probablement le caribou de la Gaspésie-Atlantique dans 50 ans. » Voilà la conclusion d’une analyse sur la viabilité de la population effectuée par M. St-Laurent et ses collègues. Une solution évidente serait de limiter l’exploitation forestière sur la péninsule pour permettre la maturation de la forêt et ainsi transformer l’habitat du coyote par celui du caribou. Malheureusement, la croissance des arbres prendrait des décennies, une attente trop longue pour ces caribous en difficulté.

Pour que cette population survive, dit M. St-Laurent, la réduction des coupes en région doit être accompagnée d’une augmentation importante du contrôle des prédateurs, soit une baisse de 25 % des coyotes de la péninsule. C’est un défi de taille, admet-il, mais l’accroissement d’habitats adaptés au caribou ainsi que la diminution des prédateurs ferait pencher la balance en faveur de cette espèce en voie de disparition. Cela permettrait non seulement son rétablissement, mais aussi sa propagation sur la péninsule pour assurer sa viabilité. C’est le plan que Martin-Hughues St-Laurent a proposé au Gouvernement du Québec à l’hiver 2017, et aussi à la Sépaq, la société responsable de la gestion de ce parc et d’autres organismes à travers la province. 

Optimisme de rigueur

Coyote (Photo de Paul Turbitt)

Coyote (Photo de Paul Turbitt)

Quand j’ai finalement vu ces caribous pour la première fois, en haut du mont Jacques-Cartier, je suis resté stupéfait devant ces humbles bêtes au vécu historique. Au moment de cette première rencontre, seulement cinq caribous passaient la matinée sur le plus haut sommet de la Gaspésie.

Quelques jours plus tard, j’ai escaladé le mont Albert, avec des sentiers parfois larges et bien entretenus, mais d’autres fois en escaliers étroits de pierres naturelles. Son sommet est surprenant avec ses 20 kilomètres carrés de plateau de prairie dorée qui rappelle les prairies canadiennes. Une passerelle de bois m’a permis d’aller plus loin, où j’ai été interrompu par un troupeau d’environ deux douzaines de caribous traversant le sentier.

La passerelle m’a mené à une vallée spectaculaire qui descend de l’autre côté de cette montagne jusqu’à une rivière qui dévale à toute allure. Près de sa rive, j’ai rencontré mon dernier caribou, un mâle arborant un panache modeste broutant dans les buissons. C’était une bête si belle et élégante; ce serait un privilège de pouvoir de nouveau abriter une telle espèce dans les Maritimes. Ce type de rencontre, rempli d’une telle admiration, est ce sur quoi compte M. St-Laurent pour sauver cette population.

Martin-Hugues St-Laurent mise sur la population canadienne et sur l’engouement qu’elle pourrait avoir pour la survie du caribou. Les communautés locales voient bien l’écotourisme associé à la présence du caribou. Elles reconnaissent aussi la valeur intrinsèque du patrimoine naturel inaltéré. Et les visiteurs, comme moi, sont souvent émus par le majestueux parc national de la Gaspésie. Ainsi, M. St-Laurent espère obtenir le soutien du public pour ces caribous qui en ont grandement besoin. Soutenir les efforts de conservation par un don et voir de ses yeux ces caribous de la Gaspésie-Atlantique sont des contributions aussi importantes que n’importe quelles autres.
« Certaines industries forestières aimeraient pouvoir me définir comme un amoureux des caribous », mentionne M. St-Laurent, « mais ce n’est pas le cas. Je suis un scientifique, et pour moi, nous avons une chance de sauvegarder une population en voie de disparition qui est dans cette situation à cause des gestes posés par l’humain. J’ai un souhait : pouvoir amener mes enfants observer ces caribous dans 20 ans. »

Lorsque je lui ai demandé s’il était permis d’être optimiste, il m'a étonné par sa réponse du tac au tac.

« Si un gars comme moi, qui travaille avec ces caribous, n’est pas optimiste, qui le sera? »

Cet article a été publié pour la première fois dans Rural Delivery Magazine. Revenez-nous sous peu pour avoir accès à sa deuxième partie!

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