Aire de conservation Luxor Linkage, C.-B. (Photo de CNC)

Aire de conservation Luxor Linkage, C.-B. (Photo de CNC)

La conservation des milieux humides contribuera à régler bien des problèmes

Large Tea Field, Montérégie, QC (Photo de Mark Tomalty)

Large Tea Field, Montérégie, QC (Photo de Mark Tomalty)

Par Dan Kraus, biologiste principal à Conservation de la nature Canada

Plus tôt cet hiver, j’ai vu des pluies record pour un mois de janvier remplir le marais derrière notre propriété à l’extérieur de Guelph en Ontario. Le sol complètement gelé n’aurait pu absorber un tel déluge. Le marais, lui, a fait ce que font les marais et milieux humides : retenir des milliards de litres d’eau qui autrement pourraient faire déborder les cours d’eau et rivières et inonder nos maisons.

Les milieux humides comme mon marais jouent un rôle méconnu dans la gestion des eaux. Ils sont de véritables réservoirs, bassins de rétention et usines de filtration. Comme une éponge naturelle, ils retiennent les eaux lorsqu’elles sont trop abondantes, puis les libèrent lentement dans nos cours d’eau et aquifères lorsque nous en avons le plus besoin. Lorsque nos milieux humides disparaissent, ils ne peuvent plus nous fournir ces importants services.

La disparition des milieux humides entraîne celle des espèces qui en dépendent

Les milieux humides sont d’ailleurs beaucoup plus qu’un allié pour la gestion des eaux : ils sont cruciaux pour stopper la crise d’extinction des espèces que nous connaissons aujourd’hui. Les marais, marécages, tourbières et plaines inondables sont l’habitat de centaines d’espèces en péril au Canada. Certaines d’entre elles, comme la ketmie des marais (une plante) et la tortue peinte de l’Ouest, ne peuvent survivre hors des milieux humides. Si ceux-ci viennent à disparaître, elles disparaîtront aussi.

La plupart d’entre vous qui lisez ceci avez probablement, comme moi, pris part au 20e siècle. Cette période sera considérée par les générations futures comme le siècle où l’écologie de notre planète a connu ses plus profonds bouleversements. Le taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère a atteint des niveaux record, la plupart de nos grandes étendues de forêts encore intactes ont disparu, jusqu’à un million d’espèces sont devenues menacées de disparition, et nous avons assisté à la disparition de plus de la moitié des milieux humides dans le monde. Au cours des dernières décennies, leur déclin à l’échelle planétaire a été trois fois plus rapide que celui des forêts.

Qu’en est-il des milieux humides au Canada?

Le Nord canadien abrite encore certains des milieux humides les plus vastes, intacts et essentiels qui subsistent sur la planète. Nous sommes les gardiens de ces lieux sauvages qui sont l’habitat d’espèces comme le caribou et qui stockent davantage de carbone que tout autre écosystème sur Terre. Faire en sorte que ce carbone reste stocké dans les milieux humides est l’un des plus grands cadeaux que nous pouvons faire au monde entier alors que nous cherchons à restabiliser le climat.

Dans le sud du pays, nous avons fait comme le monde entier : nous avons asséché nos milieux humides pour y construire des villes, des fermes et des routes. Par endroits, ils ont disparu à plus de 80 %, ce qui a réduit d’autant leurs bienfaits : protection contre les inondations, habitats pour les espèces en péril et capacité de stockage de carbone. D’importants milieux humides existent encore au pays, qu’il s’agisse des marais salés des Maritimes, des milieux humides riverains des Grands Lacs ou des marmites torrentielles des Prairies, mais nous devons agir rapidement pour les protéger.

Comment sauver nos milieux humides?

Il est parfois difficile de voir une crise arriver lorsqu’elle s’installe progressivement. Les milieux humides de nombreux bassins versants au Canada sont en danger. Leur déclin dans le sud du pays peut se conclure de deux manières :

1) Soit il se poursuit jusqu’à ce qu’un jour ils soient tous disparus, à l’exception de quelques-uns se trouvant dans des d’aires protégées.

2) Soit nous intervenons pour y mettre un terme. Les milieux humides sont mal aimés et asséchés depuis plus de deux siècles, et il n’y aura peut-être pas de meilleur moment que maintenant pour que nos inquiétudes se transforment en actions.

Comme c’est le cas pour plusieurs des défis que nous connaissons aujourd’hui à l’échelle mondiale, nous savons comment intervenir, mais nous nous attaquons timidement au problème alors qu’un grand effort collectif est ce qu’il nous faut. Nous devons faire en sorte que dans le cadre du nouvel engagement du Canada à protéger 30 % des zones terrestres et d’eau douce au pays d’ici 2030, les milieux humides importants ne soient pas oubliés. À plusieurs endroits, nous avons même l’occasion d’inverser le déclin des milieux humides. Par exemple, sur les berges du lac Champlain et de la rivière Richelieu, au Québec, nous sommes lentement en train de restaurer des zones clés. Nous pouvons tirer parti de cette réussite en appuyant le travail d’organismes comme Conservation de la nature Canada et Canards Illimités Canada et en obtenant des fonds du Programme de conservation du patrimoine naturel et de la North American Wetland Conservation Act (NAWCA).

Au cours des 19 dernières années, CNC a conservé près de 285 000 hectares (700 000 acres) de milieux humides et de milieux environnants à travers le Canada. Des outils pour le financement de la conservation, incluant des incitatifs fiscaux et le paiement des services écosystémiques, peuvent aider des propriétaires fonciers à gérer les milieux humides qui profitent à leur collectivité. Conserver ces milieux si précieux devrait être perçu comme une expression de fierté citoyenne.

Des milieux humides en santé, une richesse pour tous

Conserver les milieux humides contribuera à régler bien des problèmes. Ils protègent la biodiversité, contribuent à l’adaptation des collectivités aux changements climatiques et sont un élément essentiel des paysages canadiens. Et, chose possiblement plus importante encore, la protection des milieux humides pourrait signaler l’avènement d’une nouvelle relation avec le monde naturel. Une nouvelle relation où les milieux naturels ne sont plus mal aimés, mais considérés comme un élément essentiel de l’identité canadienne et un symbole vivant du monde que nous voulons pour les générations futures.

Alors que nous soulignons la Journée mondiale des zones humides ce 2 février, l’eau qui s’est accumulée dans notre marais s’est presque entièrement transformée en glace. Au printemps, à peu près au même moment où les rainettes cruciformes commenceront à coasser et où les carouges à épaulettes seront de retour, cette eau poursuivra son lent voyage à travers le sol et dans les cours d’eau, et ce sera la même chose dans les milieux humides à travers le Canada. Il faut que cela continue ainsi, pour la nature et pour la population canadienne.

Liens d'intérêt (en anglais)

Le dioxyde de carbone dans l'atmosphère atteint des niveaux record : https://climate.nasa.gov/climate_resources/24/graphic-the-relentless-rise-of-carbon-dioxide/
La plupart de nos grandes étendues de forêts encore intactes ont disparu : https://www.nature.com/articles/d41586-018-07183-6
Jusqu'à 1 million d'espèces sont devenues menacées de disparition : https://www.nature.com/articles/d41586-019-01448-4
Plus de la moitié des milieux humides au monde ont disparu : http://continuite-ecologique.fr/wp-content/uploads/2017/12/ZH_Nick-C.-Davidson-2014.pdf
Le déclin des milieux humides est trois fois plus rapide que celui des forêts : https://www.global-wetland-outlook.ramsar.org/

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