Tourbière du Lac-à-la-Tortue, Mauricie (Photo de CNC)

Tourbière du Lac-à-la-Tortue, Mauricie (Photo de CNC)

Dans les profondeurs de la tourbière du lac-à-la-Tortue

Sarracénie pourpre, tourbière de Lac-à-la-Tortue, QC (Photo de Martin Beaulieu)

Sarracénie pourpre, tourbière de Lac-à-la-Tortue, QC (Photo de Martin Beaulieu)

Par Louis-Martin Pilote, titulaire d’une maîtrise en géographie et professionnel de recherche au laboratoire de paléoécologie continentale de la Chaire Déclique (Geotop-UQAM). Passionné par la biogéographie, il se consacre avant tout à l’étude des tourbières nordiques, à l’histoire de leur développement en association avec le paysage, à leur rôle dans le système climatique global et à leur flore étonnamment diversifiée et colorée.


Les tourbières sont des milieux humides composés de résidus d’origine végétale accumulés à travers les siècles. Bien qu’elles soient répandues dans le paysage québécois, elles demeurent méconnues d’une grande partie de la population. Pourtant, elles nous apportent de nombreux services écologiques essentiels, tels que la filtration de l’eau, la régulation des crues, en plus d’être des précieuses alliées de la lutte contre les changements climatiques grâce à leur rôle dans la captation du carbone.


Dans le cadre de son projet de recherche intitulé « Mise en place d'un complexe tourbeux dans les basses-terres du Saint-Laurent: une perspective paléoécologique pour le développement de la tourbière du lac-à-la-Tortue. », mon objectif était de reconstituer les conditions de développement du plus grand complexe tourbeux des basses-terres du Saint-Laurent, situé près des municipalités de Shawinigan, Notre-Dame-du-Mont-Carmel, Saint-Narcisse, et Saint-Maurice, afin d’améliorer notre compréhension sur l’origine des tourbières de cette région.

Des témoins du passé

Les tourbières constituent d’excellentes archives écologiques et climatiques. En effet, en raison des conditions humides et acides que l’on y retrouve, on observe une accumulation importante de tourbe et une excellente préservation des traces des plantes, micro-organismes et même des grains de pollen conservés pendant plusieurs milliers d’années dans la tourbe. L’étude détaillée de ces fossiles permet de reconstruire le type de végétation ou même le type de climat qui était en place par le passé.

Des puits de carbone

Les tourbières jouent un rôle essentiel dans la lutte pour la réduction de la pollution industrielle et des émissions de gaz à effet de serre grâce à leur capacité à entreposer le carbone sous forme de tourbe et en empêchant sa diffusion dans l’atmosphère. Elles renferment en effet plus du tiers du stock du carbone terrestre de la planète, ce qui est considérable! Une meilleure compréhension des conditions climatiques et environnementales qui influencent le développement des tourbières est donc essentielle afin de prédire quelle sera leur réaction aux changements climatiques en cours et futurs, en particulier si l’on souhaite préserver les services écologiques indispensables quelles nous rendent.

Dans le ventre de la tourbière

Accéder à la tourbière du lac-à-Tortue est déjà une aventure en soi! Pendant deux étés consécutifs, mon équipe et moi avons arpenté à pied le site d'une superficie de 66km2! La plupart du temps, les bottes de pluie étaient inutiles, car l’eau nous arrivait jusqu’aux genoux, sans compter les mouches voraces et la chaleur intense qui nous accablait, le tout en transportant un carottier de plusieurs kilos sur l’épaule afin de récolter nos précieuses "carottes", ces échantillons de tourbe qui nous permettront d’en savoir plus sur l’histoire de la végétation.

Les révélations de la tourbe

Nous sommes ensuite passés en laboratoire pour l’analyse. Ce travail méticuleux, mais passionnant peut prendre jusqu’à deux ans. À partir de restes de feuilles, de tiges ou de graines de végétaux préservés dans la tourbe, nous avons identifié précisément quelles plantes étaient présentes à l’époque de la formation de la tourbière. Nous avons ainsi pu déterminer, à partir de l’analyse d’une carotte provenant du secteur le plus profond de la tourbière, que celle-ci a pris naissance à partir d’une dépression humide il y a environ 10  350 ans (10 300 cal a BP), soit tout juste après le retrait de la mer de Champlain de la région. Il s’agirait ainsi de la tourbière la plus âgée des basses-terres du Saint-Laurent au Québec. Nous avons estimé son stock de carbone à environ 4, 73 mégatonnes.


À notre connaissance, cette étude est la première à fournir une estimation du stock de carbone total contenu à l’échelle d’une tourbière pour le Québec. Elle permet ainsi de souligner la valeur très importante des tourbières à l’état sauvage en tant que puits de carbone, en particulier dans les régions densément peuplées où la plupart des écosystèmes tourbeux encore intacts sont rares, la plupart d’entre eux étant déjà exploités à des fins horticoles ou d’agriculture.

Pour en savoir plus : article en ligne.

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