Conserver ce qui est important pour nous

Enfants de la Pelee Island Public School aidant à récolter des graines pour les projets de restauration (Photo de CNC)

Enfants de la Pelee Island Public School aidant à récolter des graines pour les projets de restauration (Photo de CNC)

Par Dan Kraus, biologiste principal à Conservation de la nature Canada.

Le moment de faire passer mon message était enfin arrivé.

Il y a environ 15 ans, Conservation de la nature Canada (CNC) commençait à faire l’acquisition de biens sur l’île Pelée. La communauté, cependant, était dubitative quant à la conservation et aux changements potentiels qu’elle apporterait.

CNC a fait appel aux services d’un consultant du secteur. Il a réuni de nombreux membres de la collectivité, y compris le maire, des conseillers municipaux et des agriculteurs, pour visiter un bien que CNC espérait acquérir. On m’a demandé d’expliquer pourquoi nous souhaitions conserver ce bien, et d’autres biens, et pourquoi cela était important.

C’était mon occasion de m’exprimer. J’ai expliqué que le bien faisait partie d’une zone d’intérêt naturel et scientifique de la province, que de rares alvars s’y trouvaient, dotés d’une flore classée comme rare à l’échelon mondial par NatureServe, j’ai parlé des nombreuses espèces qui étaient en péril à l’échelon national, et j’ai expliqué qu’il s’agissait d’une aire importante de nidification pour les oiseaux migrateurs, rivalisant avec la pointe Pelée en matière de richesse et d’abondance des espèces. J’ai parlé de la biogéographie de la période post-glaciaire de l’île, qui était autrefois  rattachée au continent, et j’ai expliqué  qu’un grand nombre des plantes et des animaux ne réapparaîtraient jamais s’ils venaient à disparaître. J’ai expliqué que les zones humides  et d’autres habitats rencontrés sur l’île devenaient très rares dans le  Sud de l’Ontario, et nécessitaient des mesures de protection urgentes.

J’ai fini par reprendre mon souffle. Cela se passait à merveille. Je me donnais même des frissons à moi-même.

Puis j’ai regardé autour de moi, et j’ai vu des visages impassibles. Pendant un instant, j’ai pensé : ils comprennent enfin.

Mon illusion a pris fin lorsque notre consultant communautaire m’a regardé et m’a dit quelque chose que je n’oublierai jamais. Quelque chose qui a changé définitivement ma façon de voir la conservation.

« À présent, pouvez-vous expliquer pourquoi cela est important pour eux? »

En tant que scientifique, je considère la nature et notre travail à CNC dans l’optique de la biologie de conservation, une discipline qui se focalise sur les espèces rares, la connectivité de la faune et la conception optimale d’une réserve naturelle. Il s’agit d’une perspective utile et importante. Dans un pays qui compte près de 800 espèces en péril et de nombreux habitats en déclin rapide, nous avons besoin de bonnes données scientifiques pour nous aider à déterminer et à orienter nos investissements en matière de conservation.

J’ai d’abord cru que ma science était la conservation. Je pensais que la science était la raison d’être de la conservation, et que la conservation de la nature était fondée sur la science. En réalité, la science à elle seule ne permet pas d’expliquer pourquoi nous voulons protéger la nature. Elle permet simplement de fournir et de réunir des données pour nous aider à mettre en œuvre la conservation. Les raisons profondes expliquant pourquoi nous protégeons la nature et pourquoi cela est important pour nous découlent de nos valeurs.

Et tout le travail de conservation que nous menons est en lien avec ces valeurs.

J’accorde une grande importance aux espèces rares et aux zones humides dans des endroits tels que l’île Pelée pour leurs valeurs intrinsèques. Je pense qu’elles sont incroyablement intéressantes et que nous avons la responsabilité de les protéger. Et j’ai tendance à m’entourer de personnes qui partagent ces valeurs. Mais il ne s’agit là que d’une manière de voir la valeur de la nature. Des personnes qui ne semblent pas se préoccuper des espèces rares et des zones humides peuvent tout de même accorder une grande importance à la nature. Elles ont simplement une perspective différente sur celle-ci.

Il existe à présent de nombreuses façons de décrire la manière  dont les personnes voient la valeur de la nature. L’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire (Les écosystèmes et le bien-être de l’Homme : Un cadre d’évaluation. Rapport du groupe de travail visant à établir un cadre conceptuel de L’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire, 2003), a produit  l’un des premiers  rapports décrivant les biens et les services que les êtres humains reçoivent de la nature.

Ce rapport répertorie 24 services dans trois catégories principales : approvisionnement (p. ex. eau potable), régulation (p. ex. lutte contre l’érosion) et aspect culturel (p. ex. mon intérêt pour les espèces rares).

Les économistes ont même commencé à attribuer une valeur monétaire à ces biens et ces services. L’écologiste en moi a d’abord craint cette valorisation économique, y voyant peut-être un complot capitaliste visant à transformer la nature en marchandise, mais j’ai changé d’avis. Les économistes reconnaissent qu’il existe certains biens et services auxquels il n’est pas possible d’attribuer une valeur monétaire. Lorsqu’on essaie de mettre des chiffres sur ces biens et ces services, ils sont très élevés et aident à mettre en évidence la valeur immense de la nature.

Un hectare de la forêt des Grands Lacs peut fournir 20 000 dollars de services écologiques chaque année (d’après une étude menée par les Services économiques TD et CNC), sans compter de nombreux services comme les loisirs, le tourisme ou la biodiversité que cette forêt offre. La valeur des arbres de la forêt urbaine de Toronto est évaluée à environ 7 milliards de dollars (d’après Services économiques TD, Forêts urbaines : La valeur des arbres de la ville de Toronto. 2014).

En dépit des limites de la valorisation économique, ce sont des chiffres très élevés. Il devient de plus en plus évident que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre les avantages que la nature nous procure.

La société canadienne est diversifiée, et nécessite que nous trouvions des manières  diversifiées  de  décrire  les  bénéfices  de la nature. Cela ne signifie pas qu’il faille abandonner les valeurs intrinsèques de la nature, c’est-à-dire ces services culturels que la nature offre. En tant qu’agents de conservation de l’environnement, nous avons absolument besoin d’exprimer pourquoi la nature a une grande valeur à nos yeux. Notre passion et notre engagement conduiront quelques personnes à aimer ce que nous aimons. Mais nous devons également écouter les autres pour comprendre quelle valeur la nature revêt à leurs yeux, et être en mesure de comprendre et d’interpréter rapidement pourquoi la nature est importante pour tout le monde.

Si nous nous limitons à insister pour que la nature ait la même valeur pour toutes les personnes que celle qu’elle a pour nous, nous manquons une occasion d’élargir notre propre compréhension des valeurs de la nature. Dans le pire des cas, une conception élitiste peut alimenter les divisions et entraver des possibilités qui pourraient donner lieu à de nouvelles approches collaboratives permettant de faire avancer le travail de conservation dont nos collectivités, notre pays et notre planète ont tant besoin.

En fin de compte, la conservation de la  nature  concerne  les personnes. La science est utile pour déterminer ce que nous devons protéger et orienter nos actions. Mon bureau regorge de listes d’espèces rares et de cartes de lieux prioritaires. Mais le Graal de la conservation n’est  pas  d’obtenir  toujours  plus  de  renseignements sur ce que nous devons faire, mais plutôt  de  créer  une  société  au sein de laquelle les personnes sont conscientes de la valeur de  la nature et veulent la conserver.

Ce n’est qu’en écoutant que j’ai pu comprendre ce que ma réponse aurait dû être ce jour-là sur l’île Pelée.

J’aurais dû demander aux personnes présentes ce qui était important pour elles sur l’île Pelée. J’aurais ainsi appris qu’elles étaient extrêmement fières du caractère singulier de l’île et qu’elles étaient parvenues à conserver des espèces qui avaient disparu dans des  zones protégées par le gouvernement sur  le  continent.  J’aurais appris qu’elles étaient préoccupées par le manque de possibilités d’emploi pour leurs enfants, et qu’elles reconnaissaient la nécessité de diversifier l’économie agricole par le biais de l’écotourisme. La qualité de l’eau était un sujet d’inquiétude. Elles voulaient être consultées sur ce qui était protégé et sur le mode de gestion de cette protection.

Nous partagions un grand nombre de valeurs. J’avais simplement omis de prendre le temps d’écouter.

Cet article a été publié dans Questions de patrimoine, le magazine de la Fiducie du patrimoine ontarien.



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