Se connecter à la nature à travers l'art

Teva Harrison (Photo de David Leonard)

Teva Harrison (Photo de David Leonard)

On dit qu’il existe deux types de gens en ce monde, et que le type de personne que vous êtes se résume à votre façon de voir un verre d’eau. Celui sur la table à dessin de Teva Harrison est rempli d’eau claire où tourbillonnent des volutes de couleur. À côté se trouvent les croquis qui ont inspiré la rédaction de ses mémoires, In-Between Days (voir extrait au bas de cette page) un ouvrage graphique relatant sa vie avec le cancer du sein métastatique.

Pour certains, le verre de Teva peut sembler à moitié vide, mais si vous lui posez la question, elle vous répondra qu’il déborde.

Résolument optimiste, Teva Harrison est une véritable force de la nature. Pour l’ex-directrice du marketing de Conservation de la nature Canada, la relation qu’elle entretient depuis toujours avec l’art et la nature constitue l’une des choses qui l’aident à traverser les mauvais jours. Nous avons parlé avec Teva de la manière dont l'art lui a permis de partager comment elle vit avec le cancer et de l'amour qu'elle voue à la nature depuis toujours.

Conservation de la nature Canada (CNC) : Quel rôle joue l'art dans notre contact avec la nature?

Teva Harrison (TH) : Notre histoire regorge d’exemples de personnes qui dessinent et peignent des paysages, et qui communient avec la nature par l’art. L’art est à son paroxysme lorsqu’il nous sert de prisme pour mieux voir ce que nous regardons. C’est une façon de regarder les choses de plus près et de se les approprier.

Il n'y aucun doute dans mon esprit que par la création, l'artiste d'entrer en contact avec la nature. Pour une autre personne, regarder une œuvre lui permettra d'en contact avec la nature. C’est un dialogue magnifique.

C’est également un aspect fondamental de l’expérience canadienne de la nature, en particulier dans les régions sauvages et éloignées. Par exemple, le Groupe des Sept a tissé des liens avec le nord de l’Ontario, tandis qu’Emily Carr rendait le nord-ouest accessible par son art.

Je veux également mentionner et reconnaître la forte contribution historique de l’art des Premières Nations, non seulement pour notre compréhension du Canada par l’étude de l’art traditionnel, mais également pour notre compréhension de l'art canadien; certes, les mâts totémiques et les villages peints par Emily Carr favorisent notre compréhension, mais l’observation directe de ces œuvres facilite davantage notre compréhension, de même que les œuvres puissantes d’artistes reconnus comme Norval Morriseau et Kenojuak Ashevak, et de jeunes artistes comme Caroline Monnet et Jordan Bennet, de même que de nombreux autres jeunes artistes qui s’insèrent dans la longue tradition d’interpréter le monde par l’art, cette fois par les nouveaux médias, en remettant en question notre façon de penser.

J’ai grandi dans une forêt parcourue de rivières, entre les montagnes et l’océan. Toute mon enfance a gravité autour de la nature. Nous apportions toujours nos carnets de croquis pour dessiner. Nos journées passaient de la plus belle façon qui soit. Lorsque j'ai appris que j'étais malade, je me suis consolée en dessinant les petites fleurs que j’avais photographiées dans l’Arctique, car c’est en dessinant que j’ai appris, lorsque j’étais enfant, à entrer en contact avec le monde qui m’entourait; et le dessin est vraiment un moyen très simple de comprendre ma relation avec le monde.

Lorsque le diagnostic est tombé, ma relation avec le monde a été profondément ébranlée. J’ai commencé à m’en remettre à la nature et aux images de ces fleurs arctiques qui s’accrochent à la vie dans les conditions les plus rudes. Elles m’ont vraiment inspirée. »

J'ai aussi commencé à me positionner dans le continuum du monde, plutôt qu’à me voir comme le centre de celui-ci. Dans la nature, il y a la naissance, la vie et la mort. C’est une perspective que seule la nature peut offrir.

CNC : Vous avez récemment commencé à utiliser une tablette plutôt qu’une table de dessin.  Quelles possibilités de collaboration retrouve-t-on entre la technologie, l’art et la nature?

TH : J’ai commencé à utiliser une tablette iPad lorsque je ne peux pas m'installer à ma table à dessin. De cette façon, je peux continuer à dessiner. De nos jours, on retrouve des applications dotées d’outils de dessin fantastiques.

La méthode utilisée pour produire une œuvre est différente, mais le résultat peut être très semblable. C’est génial de pouvoir mettre un objet aussi petit dans son sac et de sortir dessiner. Cela permet à la nouvelle génération qui grandit à l’ère du numérique d’entrer en contact avec le monde naturel. C’est une technologie tellement accessible.

Je voyage avec ma tablette. Cela me permet d’organiser mes pensées à une plus petite échelle, parce que je travaille habituellement sur des toiles plus grandes. Mais je voyage également avec un carnet de croquis.

Par contre, il y a peut-être un danger à aller en nature avec la technologie. Je préfère être en nature. J’aime ranger mon téléphone et ma tablette, prendre des photos, et les retravailler ensuite à l’aide de mes appareils. Nous avons rarement l’occasion d’être immobiles.

Cela boucle la boucle de mon argument : la technologie offre de grandes possibilités, mais je ne veux pas perdre de vue le simple fait d'être.

CNC : À quel paysage êtes-vous le plus attaché?

TH : Il y a tellement de paysages magnifiques qu’il est difficile d’en cibler un seul. Mais j’ai grandi dans une forêt de conifères, avec des montagnes et des rivières, et je ne me suis jamais sentie aussi bien que dans ce paysage. Le lieu d'origine d’une personne a quelque chose de particulier pour elle. C’est là où j’ai appris à reconnaître les plantes qui étaient comestibles et celles qui étaient toxiques, et à quel moment les framboises sauvages sont prêtes à manger.

Et cela nous amène au Joyful Living Colouring Book, dans lequel on retrouve également des dessins de fleurs arctiques. Après la publication de In-between Days, nous discutions de la suite des choses et des fleurs qui ont été le catalyseur de mon retour à l'art. Cela m'a semblé approprié, parfait.

CNC : Avez-vous des conseils à donner aux personnes qui souhaitent s’adonner à la création artistique, voire entrer en contact avec la nature?

TH : Rares sont ceux qui prennent un crayon et savent tout de suite quoi faire. Il faut de la pratique et de la répétition, et faire des erreurs pour réussir à bien faire ce que l’on veut faire. Vous n’avez pas à soumettre votre travail à d’autres personnes tout de suite si cela vous gêne. La simple observation de la nature et la communion avec celle-ci peuvent suffire. Mais ne soyez pas trop sévère envers vous-même. Nous sommes trop souvent impatients, nous voulons que les choses se fassent immédiatement et qu'elles soient parfaites. Mais on peut également prendre plaisir au processus itératif, faire le travail et prendre notre temps.

On peut en dire autant de l’écriture : si vous voulez écrire, assoyez-vous et écrivez.

Il faut faire la bonne chose jusqu’à ce que le bon moment survienne.

Cet article a d'abord été publié dans le numéro Hiver 2017 du Magazine Conservation de la nature Canada.


Extrait de In-Between Days (en anglais)
(House of Anansi Press, 2016)

Sometimes magic comes in unexpected forms.

This is a story of obvious magic, the magic of crystals grown in a left-of-centre classroom, from salts and food colouring.

This is also the story of unexpected magic. The story of a little girl finding a dead songbird on the side of the road. Of marvelling in the soft roughness of its skin, the smooth symmetry of its feathers, the dull glass of its inert eyes. This is a story of vulnerability and dignity in death.

I MUST HAVE been nine or ten years old. I was proud of the cigar box of crystals I’d grown in school, and I was carrying it home to show my mom.

I had about half a mile to walk. I’d been dropped off where my rural road met a slightly larger rural road. I took my time, walking not on the asphalt, but along the flood ditch. It had been a couple of weeks since I walked this ditch and I needed to see if anything interesting had fallen out of a car lately. One time, I’d found a metal medallion and I felt like Indiana Jones. Chokecherries grew there, and I liked to taste their bitter fruit. Farther along, blackberries crowded the ditch.

For a split spring second, tiny wild strawberries appeared.
But it wasn’t the season to pick berries.

It was only because I was surveying my tiny kingdom so meticulously that I found the dead bird, lying on its back.



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